mardi 12 février 2013

Eucharistie et fraternité

Texte du 12/2/13 de Mgr Housset 

Mgr Housset
Photo : Service com, diocèse 17.

Pour la troisième année, des fiches de méditation évangélique sont proposées aux catholiques qui se sentent concernés par la démarche diocésaine. Celle-ci est fondée spirituellement, au sens fort de ce mot, sur les trois sacrements de l’initiation chrétienne. Après le baptême, voici donc un partage possible sur l’Eucharistie.

Bien entendu, en trois réunions, tous les aspects de cette réalité centrale de notre foi ne pourront pas être abordés. Je me contente, dans cette introduction, de rappeler le lien structurel qui existe entre l’Eucharistie et le service des autres, la solidarité avec eux. Bref, la fraternité.

La fraternité n’est pas spontanée

Le lavement des pieds met ce lien tout à fait en valeur. Chacun le sait, l’Evangile selon saint Jean ne mentionne pas l’institution de l’Eucharistie. Il est vrai qu’après la multiplication des pains, il l’a longuement annoncée par le discours sur le pain de vie (6, 22-59).

Mais une telle absence est bien significative. Il ne peut pas y avoir de rencontre du Christ pour accueillir son pain d’éternité s’il n’y a pas rencontre des frères et partage avec eux.

Et quelle rencontre ! Prenons conscience en effet du contexte dans lequel Jésus, lui, « le Seigneur et Maître », se met en position de serviteur. L’un des disciples, Judas, va le trahir et Pierre, le premier d’entre eux, va le renier par trois fois. Les autres vont l’abandonner. Sauf « le disciple que Jésus aimait » et qui se tiendra, avec Marie, au pied de la croix. Les quatre évangiles décrivent, sobrement mais réalistement, ces annonces.

L’évangile selon saint Luc ajoute même, après la Cène, une querelle des apôtres « sur celui d’entre eux qui leur semblait le plus grand » (22, 24). Ce n’était vraiment pas le moment de se disputer sur des questions de préséance. Pas plus que ce ne sera le moment de s’endormir durant la prière d’agonie du Christ. Mais cette dispute fournit à Jésus l’occasion de rappeler que « le plus grand est celui qui sert ». A son exemple et à sa suite.

D’autre part, le climat de la soirée est marqué par l’angoisse de l’imminence de l’arrestation du Christ et de sa probable mise à mort. La peur n’est jamais bonne conseillère. Elle fragilise toutes les relations, elle les déconstruit.

C’est dans un tel contexte de débandade et de décomposition du groupe que Jésus invite les siens à développer et à étoffer entre eux des relations de fraternité. Ne nous faisons pas d’illusions : dès le premier groupe chrétien, la fraternité n’a pas été facile. Elle s’est heurtée à des forces contraires. Ce n’est pas pour rien que le pain est rompu et le sang versé. Les récits concernant les premières communautés chrétiennes en témoignent aisément. La fraternité s’est heurtée en permanence aux jalousies, aux rivalités, aux divisions, aux suspicions. Ne nous étonnons pas de la lenteur avec laquelle nos communautés chrétiennes progressent en fraternité. La diaconie que nous cherchons à réaliser ne va pas de soi. Ni chez les autres. Ni en nous. Vivre les uns avec les autres et pour les autres n’est pas une attitude spontanée. Se donner à l’autre pour recevoir de lui ce qu’il peut apporter, cette manière de faire ne s’acquiert pas en un tour de main. Il nous faut être vraiment unis au Christ pour commencer d’y parvenir.

Elle est pourtant possible, puisque le Christ a commencé de la réaliser au lavement des pieds dans un contexte défavorable. L’Esprit qu’Il nous communique agit dans le monde entier, celui d’aujourd’hui comme celui d’hier et celui de demain. Notre avenir, c’est bien la fraternité humaine. Chaque Eucharistie l’annonce et l’anticipe. Dans nos assemblées liturgiques, sommes-nous réellement attentifs les uns aux autres ?

Quelques conditions pour la réalisation de la fraternité

La multiplication des pains nous montre que si Dieu vient transformer nos existences et leur donner une plénitude que nous ne pourrions pas acquérir par nos seules forces, il n’agit pas en nous sans notre collaboration « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6,37). C’est à partir des cinq pains et des deux poissons apportés par les apôtres que le Christ nourrit la foule immense. C’est à partir de nos tentatives ou réalisations de fraternité, même modestes, que le Christ construit le monde nouveau qui répond au désir de son Père. Dieu ne fait rien en nous sans nous, Il nous invite sans cesse à être responsables, à prendre nos responsabilités.

Avons-nous conscience que le Seigneur nous invite à ne pas nous présenter à la messe les mains vides, mais à apporter ce que nous avons essayé de réaliser dans le sens de la diaconie ?

Les pèlerins d’Emmaüs nous montrent aussi que, pour participer à la réalisation d’un partage fraternel, le Christ nous invite à relire notre vie à la lumière de la Parole de Dieu. C’est ainsi que, peu à peu, nous prenons conscience que nous sommes les maillons d’une immense chaine qui relie les humains à la Trinité. Ainsi, pourrons-nous accepter de croire que la mort, la haine, la violence n’ont pas le dernier mot, malgré les apparences. Ce sont le respect, la solidarité, la dignité de chacun qui finiront par l’emporter, de même que le Ressuscité a triomphé de l’injustice qui l’a condamné à mort.

Comme les disciples d’Emmaüs, c’est grâce à l’accueil de sa Parole et au partage de son Pain consacré avec nos frères chrétiens que nous pourrons reconnaître Sa présence spirituelle.

En acceptant de nous laisser peu à peu transformer par Lui, jour après jour, comme sur la route d’Emmaüs, nous passons de la nostalgie à l’espérance, de la rivalité à la fraternité.

Celle-ci progresse au fur et à mesure de notre participation à la messe. Oui, l’Eucharistie construit notre fraternité.

            O viens Jésus
O viens, Jésus, ô viens, Emmanuel,
Nous dévoiler le monde fraternel
Où ton amour, plus fort que la mort,
Nous régénère au sein d’un même corps.
 (Hymne de l’Avent)

+ Bernard Housset
Evêque de La Rochelle et Saintes